les pieds sur terre

par Cyrille Véran

Depuis la création de l’agence Graal en 2012, Nadine Lebeau et Carlo Grispello ont choisi de s’impliquer dans les programmes ordinaires, d’une salle des fêtes entre pavillonnaire et zone logistique à la rénovation d’un patrimoine scolaire en troisième couronne parisienne. Leur méthodologie : l’enquête territoriale et sociale. Leur principal outil : le bas-relief. L’enjeu : ne pas passer à côté des questions fondamentales que soulève chaque projet.

Silhouette de verre aérienne pour un restaurant universitaire, volutes de béton rose pour un centre de loisirs, bardage rudimentaire pour un équipement sportif… On peut continuer la liste, inutile de chercher une écriture reconnaissable au duo que forme Graal. Pour Nadine Lebeau et Carlo Grispello, seule l’enquête territoriale et sociale qu’ils mènent pour chaque projet détermine sa forme et son langage. Privilégier l’enquête, c’est comprendre la nécessité de la commande, c’est exclure aussi les décisions arbitraires, les affects, les règles dogmatiques. La posture s’est affermie depuis la création de l’agence il y a dix ans. Après une expérience, chacun de leur côté, dans des agences notoires (RPBW, Bruno Mader, Nasrine Seraji) où ils participent à des programmes d’exception, ils souhaitent s’impliquer dans l’architecture ordinaire qui est rarement l’objet de réflexions et de moyens. Avoir le courage d’y prendre part pour ne pas se contenter de porter un jugement moraliste sur ces réalisations et aménagements partout présents – zones commerciales, lotissements, constructions pastiches, etc. – et enviables dans l’imaginaire collectif. « L’architecture ne doit pas être un acte myope et savant, il faut remettre les pieds sur terre », assument-ils.

Bas-relief

Sans le moindre concours d’idées en poche, ni rénovation d’appartement pour la famille ou les amis, ils démarrent leur association en répondant à des marchés à procédure adaptée1 et ciblent les moins séduisants sur le papier pour se donner des chances d’être retenus. La première porte sur la transformation d’une vieille bâtisse rachetée par le maire d’un village de 500 habitants qui souhaite en faire un équipement hybride, tout à la fois restaurant- bar, épicerie, poste et chambres d’hôtes, pour lutter contre la désertification de son territoire. Mais de fil en aiguille, le projet va s’élargir à la création de la place du village qui fait défaut à l’occasion de la déviation de la départementale. Les deux architectes sont même sollicités auprès des ingénieurs VRD pour le choix de son tracé. Ils réalisent alors à quel point les petites communes sont démunies face à ces problématiques urbaines. Par le dialogue et les outils de représentation, ils ont à coeur de mettre en partage cette notion de bien commun qui leur est chère et qui les conduit à élargir leur spectre à des études de stratégies urbaines dans des quartiers de logements sociaux. La première d’entre elles, c’était la Butte-Rouge à Châtenay-Malabry, en association avec l’architecte urbaniste italienne Paola Viganò, à une époque où la cité-jardin n’était pas encore menacée d’irrémédiables démolitions…
Parmi leurs outils d’exploration privilégiés figure ce qu’ils nomment le bas-relief, « un diagramme phénoménologique attaché à la fabrication », qui les met à l’abri d’une formalisation trop rapide pour mieux statuer sur les décisions et enjeux essentiels. Le bas-relief ne raconte pas de fausses histoires à leurs commanditaires, estiment ces architectes qui se méfient des belles images. C’est aussi un outil qu’ils comprennent et qui permet d’engager un travail de coopération sur de bonnes bases. À l’appui de leur démonstration, ils retrouvent parmi la collection éparpillée un peu partout dans l’agence celui du centre de loisirs d’Athis-Mons, dans lequel le principe constructif de l’enveloppe était déjà posé en réponse à une économie serrée.

Démolition

Avec les souvenirs qui reviennent, les deux architectes se remémorent une autre commande, la toute première en fait… La démolition d’un palace construit pour un cheikh non loin de Disneyland Paris, invendable car ne se prêtant à aucune évolutivité. La seule solution était de rendre son foncier constructible. Si les architectes s’en amusent un peu en illustrant leur première carte de vœu d’agence d’une tractopelle, ils veulent plus sérieusement comprendre comment on en arrive à une telle situation, nourris par les lectures du géographe économiste britannique David W. Harvey qui a explicité les liens étroits entre expansion spatiale et mode de production capitaliste. De tout temps, l’architecture a été soumise au système économique dominant et cette conscience les amène à recruter un économiste, leur premier salarié, pour les accompagner dans la réhabilitation du patrimoine scolaire de Mantes-La-Ville. Par ce prisme, ils parviennent à infléchir positivement le programme. Plutôt que des couches de bardage et d’ITE demandées pour une première école, ils proposent une double peau climatique qui redéfinit de manière qualitative la relation du bâtiment au paysage. La solution, moins onéreuse, permet d’affecter un budget plus conséquent à un deuxième projet d’extension-réhabilitation. Là, ils convainquent la maîtrise d’ouvrage d’opter pour une ventilation naturelle, principe qui suggère de scinder l’extension programmée en trois volumes. Ces dispositifs architecturaux doivent amener les enfants à comprendre le territoire qu’ils habitent, même lorsqu’il se situe entre échangeur routier et Buffalo Grill franchisé, soutiennent ces architectes. Depuis, l’économiste est parti mais la mise en forme ne doit jamais être déconnectée de l’économie du projet. Tous les collaborateurs sont donc en mesure de rédiger les descriptifs des travaux (CCTP) – à l’exception des lots techniques. « On peut dessiner les plus beaux détails, ce sont les CCTP qui déterminent la qualité de l’architecture en France », constatent-ils.

Transmission

Ils se rencontrent en troisième année à l’École d’architecture Paris-La Villette après un BTS d’architecture intérieure et une année à l’ENSAVT de Marne-la-Vallée pour Nadine Lebeau et deux années à l’université de Naples pour Carlo Grispello. Pourquoi l’École de La Villette ? Par esprit de liberté pour celle qui se décrit comme une provinciale et qui avait envie de découvrir Paris mais aussi de choisir ses enseignements ; pour suivre l’enseignement de Françoise Fromonot dans le cadre d’un Erasmus, explique le Suisse-Italien qui avait lu sa monographie sur Glenn Murcutt après avoir vécu lui-même en Australie. Tous deux y resteront jusqu’à la fin de leurs études puis voyageront chacun de leur côté, cinq mois en Asie pour elle, un tour du monde d’une année pour lui en Amérique latine, Asie et Australie avec le dessein de rencontrer tous les architectes qui l’ont marqué au cours de ses études : Niemeyer, Ando, Murcutt, Mendes da Rocha, etc. Tous ont ouvert leurs portes et pris le temps de cet échange, souligne Carlo Grispello, encore reconnaissant de ce désir de transmission et de cette leçon d’humanisme qui l’ont sans doute influencé dans sa vocation d’enseignant. Il exerce depuis 2012 et a rejoint depuis cette rentrée l’école parisienne qui l’a formé après avoir enseigné à Paris-Malaquais et à Nantes.

Dimension sociale

Au quotidien, les deux architectes sont entourés d’une dizaine de personnes avec qui ils échangent dans la plus grande transparence, jusqu’à communiquer sur les finances de l’agence. Le contexte économique de la production architecturale revient sur la table. Des budgets plus conséquents leur permettraient de trouver un équilibre dans leur fonctionnement « pour garder le plaisir de faire et continuer de travailler dans la sphère de l’architecture ordinaire avec les outils opérationnels ordinaires ». Ils évoquent les démarches de réemploi et d’économie circulaire, qui sont encore à la marge. Or on sait que c’est à la seule condition de s’intégrer dans la construction courante qu’elles pourront constituer un réel enjeu face à l’amenuisement des ressources. C’est la raison pour laquelle ils avaient proposé, dans le cadre du concours de la Maison des canaux à Paris, où le réemploi était exigé, de faire appel à des PME non spécialisées sur le sujet (projet non retenu). Fidèles aux marchés publics, ils ont eu l’occasion d’approcher la promotion immobilière privée pour une opération parisienne de logements étudiants sans réussir à obtenir la mission de chantier. Erreur de jeunesse, reconnaissent-ils, car les logiques d’exécution des promoteurs ne peuvent pas échapper à l’architecte. « Dans le privé, il y a cette envie de faire évoluer les choses, mais les outils opérationnels sont souvent peu adaptés à l’exigence que les architectes mettent au service de la qualité architecturale », observent Nadine Lebeau et Carlo Grispello, soucieux de questionner leur rapport au monde – tel qu’il est – en tant que bâtisseurs. Comment agir pour que l’impact sur les populations soit positif ? Très attachés à la dimension sociale de leur pratique, ils évoquent au détour de la conversation le versement de 10 % de leurs bénéfices annuels à des associations d’entraide. Chez Graal, l’éthique de l’architecte ne doit pas être un mot vain.

Interview par Cyrille Véran, parcours, D'Architectures n°302, octobre 2022

graal architecture et stratégies urbaines
13 rue georges auric 75019 paris
+33 (0)1 43 55 85 74, contact@graalarchitecture.com