la résistance de l’architecture
ou l'économie du projet

*L’actualité de la conception architecturale en Europe tend de plus en plus à l’abandon de toute sorte de surplus formel ou volumétrique qui ont caractérisés la génération des années 2000 pour se concentrer de plus en plus sur la simplicité formelle ou le développement de pratiques de frontière.

Cette résistance à la complexité et à la multidisciplinarité par un remplacement à la simplicité et l’intégrité du métier d’architecte est l’occasion de nous questionner sur le rôle de l’architecture contemporaine pour faire face aux défis que la société actuelle interpelle (immigration, modifications politiques, crises économiques et environnementales etc…). Le rôle de la conception est souvent mis en cause car considéré dans les meilleurs des cas comme complément esthétisant à un ouvrage construit, et dans le pire en décalage envers les principales préoccupations d’une commande ou d’une société. Dans un contexte dans lequel la question économique devient au centre du débat architectural (réductions drastiques de subventions publiques, replacement de la commande publique par l’avancement de la promotion immobilière, modifications radicales des règles de concurrence etc….) cet article tente de faire un bilan sur comment résister aux tendances architecturales actuelles en considérant l’économie du projet comme outil innovant de conception architecturale.*

Alors que les économistes du monde entier cherchent à prophétiser l’imminence d’un nouveau Krach boursier, l’architecture se dirige de plus en plus vers le moins. Moins de commande, moins d’argent, moins de marge et moins d’ostentation. Comme dans chaque moment de grand changement politico-économique, l’architecture réagit assez vite à ces basculements. Ce fut aussi le cas lors des différentes crises économiques enclenchées par les Subprimes en 2009. Une partie de l’architecture produite et écrite en Europe pendant cette dernière décennie a cessé de faire parler d’elle à cause de ses manipulations formelles ou décoratives pour s’attacher d’un coté à un retour à la sobriété, à la simplicité et à l’austérité compositionnelle et de l’autre à une posture participative très attentive aux conditions des habitants1 . En effet, d’un côté, une partie de la génération émergeante d’architectes ont nié la complexité et la multidisciplinarité pour se protéger derrière les valeurs sûres que l’architecture occidentale a toujours revendiquées. Les derniers essais de Pier Vittorio Aureli, de Kersten Geers, ou de Pier Paolo Tamburelli, ou les réalisations des architectes actuellement en vogue tel que Valerio Olgiati, Baukuh, OFFICE Kersten Geers et David Van Severen, 6a etc…2 , statuent un changement de paradigme où la simplicité se traduit par une radicalité. Ces critiques et ces architectes partagent une vision commune (avec chacun leurs spécificités) basée sur un travail attentif à la simplicité formelle et géométrique, à un retour à une certaine austérité qui peut être identifiée comme une sorte de seconde modernité. De l’autre côté, les pratiques participatives ont permis à l’architecture de s’intéresser à un champ d’étude jusqu’alors inexploré mais qui intrinsèquement relève à la fois d’une obligation morale envers la société produite par la modernité (même architecturale) et de l’autre d’un imaginaire (même esthétique) encore à explorer3 . Cette nouvelle démarche identifiée sous le nom de spatial agency4 a permis ainsi de considérer toutes démarches partant par le bas comme nécessaires pour impliquer l’architecture dans les évolutions économiques et sociétales contemporaines. Ces deux attitudes identifient les deux postures architecturales dominantes émergeant depuis la dernière crise économique. Comme nous le savons bien désormais, c’est toujours pendant les moments de fortes crises identitaires que naissent les réponses les plus radicales.

L’agence Graal, que je co-dirige avec Nadine Lebeau depuis le 2012, est née dans ce contexte de crise généralisée où les incertitudes sur la manière de pratiquer notre métier d’architecte en Europe ont été pour nous aussi extrêmement présentes. Dans la genèse de notre studio d’architecture et de stratégies urbaines nous avons vécu une double résistance : d’un côté, comme tout jeune désobéissant, nous avons lutté contre l’architecture en vogue afin d’affirmer une nouvelle identité. Nous avons vécu les années 2000 d’une manière très confuse où toute sorte d’effet graphique était justifiée au nom d’une générosité caractérisée avant toute autre chose par des effets d’enveloppe sophistiquées. De l’autre, nous assistions pendant les années 2010 à un écart frappant entre les problématiques menées par la production architecturale de l’époque et la réalité inquiétante dans laquelle la crise économique et morale nous plongeait. Les questions économiques conditionnent de plus en plus nos vies citoyennes et notre pratique d’architecte, elles deviennent un thermomètre indispensable influençant notre jugement et nos choix de conception architecturale. Elles nous permettent d’être crédibles envers notre société où tout discours basé uniquement sur la composition architecturale ou sur une certaine esthétique formelle sonne de plus en plus creux5 Si chacun d’entre eux maximise les contraintes économiques auxquelles se trouve assujettie la production architecturale, c’est, au moins partiellement, pour dissimuler à autrui et se dissimuler à lui-même sa capacité d’adaptation au système de production, c’est-à-dire, en définitive, la logique économique qui sous-tend ses propres attitudes et ses propres conduites» (Valery Didelon, L'économie de l’architecture : à propos de la rénovation du palais de Tokyo, Le Visiteur, n° 9, automne 2002, p. 6).] .

Sans nous cantonner à un retour à l’épuration formelle ou au collectivisme6 , nous nous sommes efforcés dès le début de notre agence de répondre aux évolutions de notre métier en essayant d’éviter tout tons de lamentations rhétoriques. Les projets fabriqués par Graal sont le résultat d’une prise en considération du rôle de l’économie dans la production architecturale contemporaine comme élément central de notre attitude à la conception. Nous avons observé qu’à partir des années 1980 l’architecture a commencé à perdre une grande partie de son savoir-faire qui doit avant tout être entendu comme un service indispensable et non comme le reflet d’une attitude personnelle7 ou d’une certaine classe sociale.

Pour faire face à une demande toujours plus élevée de commandes, les agences d’architecture ont commencé à sous-traiter des compétences qui, jusqu’alors étaient intégrées au sein de leur structure et qui leur permettaient d’être identifiés comme les acteurs majeurs de la conception d’ouvrage bâti. La description des ouvrages, l’économie de la construction, les métrés, l’ingénierie générale, une partie de la représentation (perspectivistes), le suivi du chantier et son pilotage, les documents d’exécution etc8 . De ce fait les agences d’architecture ont dû abandonner une bonne partie de leur savoir-faire en se contentant d’un rapport à la conception architecturale toujours plus abstrait, où la composition, le concept ou la question spatiale prenaient davantage de distance au regard de l’acte de construire.

En analysant l’histoire de l’architecture occidentale du dernier siècle nous pouvons remarquer une cohérence frappante entre le modèle économique dominant, la demande du marché, son modèle de production, la valeur sociale, la production architectonique et les innovations développées par notre société. Pendant la dernière moitié du XXe siècle, le Toyotisme a appliqué au modèle fordiste plus d’efficacité, plus de flexibilité et moins de gaspillage. Tout était conçu, organisé et construit afin que tout soit au plus près des nécessités des consommateurs. Le Toyotisme s’est basé sur une vision capitaliste où le produit doit être adapté à un contexte ultra concurrentiel, où toute forme de gaspillage (de marchandises, de produit ou de temps) étaient une perte d’argent et donc de progrès. Pendant le dernier siècle l’idée que la production (matérielle et immatérielle) doit dégager le plus de gain avec le moins d’investissements possible a primé. Dans le domaine de l’architecture le Toyotisme9 a causé une radicale séparation des compétences afin d’être au plus près des besoins des clients et donc du marché. Cette stratégie a amené à considérer l’architecture comme un acte indépendant de construire et de constituer la société, comme un complément esthétique d’une œuvre construite, ou pire comme un prétexte moralisateur envers les constructions sans architectes.

Selon nous, le rôle de l’architecture actuelle doit être au service de la société qui l’alimente tout en la questionnant par le biais des mêmes outils qui la caractérise. Pour cette raison le modèle Toyotiste n’est plus valable ni en architecture ni en économie.

Résister au sein de Graal c’est positionner notre travail en considérant tout cas d’étude comme un élément évolutif. Nos réponses architecturales deviennent très dépendantes des conditions économiques de chaque projet et de chaque contexte dans lequel il s’intègre. Construire un bâtiment est avant tout répondre à une problématique et pour ce faire, l’enquête joue un rôle central dans notre attitude à la conception. Entendue comme un acte de détective, l’enquête nous apprend à la fois sur un territoire d’étude tout en nous protégeant de tout dogmes théoriques ou de caprices esthétisants. Notre attitude tend pour cela à créer une culture du projet permettant de combiner un savoir-faire ancestral basé la manipulation des matériaux, l’attention aux usages et l’essentialité du travail manuel. Cette posture n’a rien de nouveau en soi et peut sembler très réactionnaire10 si elle se limitait à ses considérations. Nous tentons de faire face à cette situation de repli en posant des questions simples : Que se passe-t-il si nous considérons la question économique comme un véritable outil de conception primaire plutôt que de la considérer comme un problème à régler successivement ? Et comment l’économie du projet peut permettre de reconsidérer la production architecturale autrement ? Au sein de notre agence nous identifions la question économique comme une véritable ressource dynamique permettant à un projet de se dessiner. Elle nous dote d’un cadre à la fois théorique et pratique afin de nous permettre par la suite une meilleure liberté dans sa matérialisation. Positionner la question économique au centre de notre débat nous invite à comprendre d’une manière plus ouverte et pragmatique un contexte (sociétale et physique). Nous mettons en place depuis 2012 des outils de simulation économique qui interviennent en parallèle de la conception pure et dure. Ces outils nous permettent d’une manière très précise de faire évoluer un projet jour après jour grâce à un minutieux processus d’ajustement. Chaque croquis n’est donc plus apprécié seulement par ses conditions spatiales ou architecturales mais aussi par ce qu’il va couter une fois construit. Plutôt que de dénaturer nos projets par l’inadéquation entre des choix architecturaux préalables et le prix prévisionnel, nous essayons à travers cette démarche d’adapter notre manière de concevoir en fonction de la question économique.

L’économie de l’architecture n’est pas à confondre avec l’économie des moyens qui tente de faire plus avec moins. Celle-ci, même si elle est justifiée par ses fondements (car il est plus sage d’augmenter les qualités d’usages d’un bâtiment plutôt d’embellir son contenant) devient parfois une composition architecturale purgée de toute considération esthétique.

L’obsession qui nous anime envers l’économie du projet nous permet de résister à la composition architecturale et au retour à l’ordre (imposés à tout prix) et à la continuité typologique comme dogme historiciste. Concevoir est pour nous un acte très concret qui ne peut pas se réduire à des effets représentatifs ou devenir une sorte d’assistance à la construction éphémère pour des groupes sociaux spécifiques. Au contraire, parler très vite de questions futiles (comme l’argent par exemple) nous permet d’évacuer très vite toutes sorte de dénaturalisations successives d’un projet au nom des values engineering auxquelles tout projet doit aujourd’hui faire face. Notre posture ne se veut pour cela ni à contrecourant ni envers un ordre préétabli mais comme la continuité d’un acte trivial qui est de concevoir et de construire quelque chose pour un usage commun en cohérence aux ressources d’une société. Travailler à partir de la question économique devient alors une condition préalable qui nous permet d’imaginer un nouveau rapport à notre pratique tout en la rendant plus adaptée à la société dans laquelle elle s’intègre.

Carlo Grispello, Publication Esempi di Architettura, International Journal of Architecture and Engineering, 2018 Vol. 5, n°2, octobre 2018
  1. Pier Vittorio Aureli, Less is Enough: On Architecture and Asceticism, Moscou, Strelka, 2013.
  2. Pierre Chabard, Utilitas, firmitas, austeritas, Criticat n° 17.
  3. Comme Pier Vittorio Aureli nous rappelle « Il encore plus problématique que ces pratiques participatives cherchent à compenser la situation par des stratégies qui envisagent la précarité croissante de nos vies comme normale, voire créative » (Pier Vittorio Aureli, “The Theology of Tabula Rasa: Walter Benjamin and Architecture in the Age of Precarity”, Log n°27, printemps 2013, p.127 ).
  4. Tatjana Scheider, Nishat Awan, Jeremy Tikk, Spatial Agency: Other Ways of Doing Architecture, Londres, Routledge, 2011.
  5. Comme Raymond Moulin soulignait dans les années 1970 «Tous les discours d’architectes qui participent à la construction sont des discours de justification, visant à masquer à autrui et à eux-mêmes la nécessité dans laquelle ils se trouvent d’agir (sinon de s’accepter) en tant qu’acteurs économiques. […
  6. Nous pouvons observer depuis le début des années 2000 une forte propension envers l’apparition de collectifs d’architectes.
  7. Toyo Ito, L'architecture du jour d'après, Bruxelles, Les Impressions Nouvelles, 2015.
  8. 16/40 L’Architecture d’Aujourd’hui, hors-série, octobre 2017, p. 30.
  9. Dans le monde de l’architecture nous pourrions avancer l’hypothèse que le Toyotisme est identifié par le période qui va des années 1960 au début des années 2000.
  10. Qui se montre partisan d'un retour vers un état antérieur.

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