faire prévaloir l’économie du projet

Fondée en 2012 par Carlo Grispello et Nadine Lebeau, tous deux diplômés de l’Ensa Paris La Villette en 2007, Graal est une agence parisienne qui s’attache « à faire prévaloir l’économie du projet ». Une rengaine contemporaine ?
« Sans se réduire à la simple optimisation économique ou à sa simplification portée par l’économie des moyens, elle définit un cadre de conception en étroite relation avec les conditions de nécessité qui animent un projet », précisent les architectes.

Comment caractérisez‑vous votre démarche ?

Notre agence attache une très grande importance à la place de l’économie comme outil de conception. Elle se matérialise de plusieurs manières. Sans se réduire à la simple optimisation économique ou à sa simplification portée par l’économie des moyens, elle définit un cadre de conception en étroite relation avec les conditions de nécessité qui animent un projet. La situation post-toyotiste dans laquelle nous vivons nous oblige à réinterroger les méthodes de production et de conception, sans tomber dans la facilité proposée par le marketing architectural. Notre attachement à la matière (l’utiliser de manière rationnelle et sans la gaspiller), pour la définition de logiques constructives (au sens large ou les éléments qui constituent la construction permettent à la fois de tenir et de contenir) et notre intérêt à concevoir avec sobriété, nous convainquent que l’architecture doit toujours rester ce ping-pong fertile entre faire et dire, tout en apportant des réponses concrètes à l’émergence de nouveaux usages. Notre travail tente de suivre un fil conducteur basé sur trois temps. Tout d’abord la compréhension des spécificités de chaque projet s’opère à travers l’enquête. Elle nous permet de définir clairement (et de manière tangible) les éléments matériels et immatériels indispensables pour la réussite d’un projet. Puis, la détermination des conditions d’intentions du projet nous permet d’identifier ses « invariants ».
Le bas‑relief est notre outil privilégié dans cette étape, car il permet la cristallisation de ces intentions à travers la fabrication. Nous pouvons le décrire comme une sorte de diagramme phénoménologique. La troisième opération est la détermination des conditions de projet, car pour nous, chaque projet est autonome. Elles se concrétisent à travers la conception de dispositifs (qui sont toujours à réinventer selon la nécessité du projet) essentiels à l’accomplissement de conditions de nécessité. Ces dispositifs sont finalement la grammaire de notre travail à l’agence (socle, sol, toit, ouvertures, parcours, enveloppe, volume). Ces dispositifs ne sont pas une surenchère technique ou formelle, mais bien des armes permettant au projet de développer des usages adaptés à la commande, au programme et au territoire. Nous sommes convaincus que l’architecture joue un rôle central dans l’amélioration de notre cadre de vie et dans la réponse aux enjeux sociaux et économiques d’aujourd’hui.
Pour cela, il faut miser sur une architecture pérenne et évolutive.

Quels sont selon vous les futurs enjeux et défis de votre profession ?

La société dans laquelle nous évoluons fait face à un moment critique, ou la dégradation climatique, la pénurie de ressources et d’énergies, et surtout les discriminations sociales ont un fort impact sur les équilibres qui permettent de bien vivre ensemble. Selon nous (et pas que), l’origine de ce problème se trouve dans les fondamentaux de notre système économique. L’objectif de notre agence est finalement de concevoir des projets et des bâtiments qui permettent d’une manière ou d’une autre d’intensifier et d’améliorer la qualité de vie sur Terre. Nous défendons le fait qu’un projet ne peut pas être une valeur d’échange, mais doit être un projet du monde (tel que nous le défendons) qui s’intègre avec pertinence dans la société dans laquelle il s’inscrit.
Nous avons constaté très tôt dans notre pratique que des enjeux socioéconomiques importants se jouent à travers les choix que nous opérons dans les projets ou dans notre stratégie de développement d’agence. Il ne faut pas minimiser notre responsabilité et nier le prisme politique de l’architecture. Au sein de Graal, pour favoriser une nécessaire évolution de notre métier face à ces enjeux, nous basons notre travail sur une série de valeurs nous permettant de prendre des décisions. Toutes les décisions de Graal sont prises dans le contexte de crise sociale et nous nous efforcerons de ne pas aggraver cela. Tous nos efforts s’attachent à concevoir et à construire les meilleurs projets possibles en minimisant l’impact sur la société, voire en l’améliorant. Toutes les décisions sont prises dans l’optique d’assurer le bien-être. La beauté, la formalisation et la lisibilité de l’architecture jouent pour cela un rôle central. Pour pallier les conséquences sociales négatives des activités de notre travail de « bâtisseurs », nous nous imposons une taxe annuelle de 10 % de nos bénéfices, que nous reversons à des associations en faveur de l’équité sociale.

Quelle est la principale différence entre vous et la génération qui vous précède ?

Deux générations avant nous, l’architecte positionnait l’architecture en tant que signe (puis décor) plutôt que comme espace. Au contraire, la génération qui nous précède a basé sa conception d’une part sur un retour à la discipline par un travail attentif à la simplicité formelle et géométrique (une tendance a une certaine austérité ?). D’autre part, et d’un point de vue diamétralement opposé, les pratiques participatives ont permis de considérer toutes les démarches venant du bas comme nécessaires pour impliquer l’architecture dans les évolutions économiques et sociétales contemporaines. L’architecture s’efface donc au profit d’une (trop ?) grande ouverture sur une multitude de domaines.
Notre génération est celle de la crise des subprimes, des smartphones et des îles de plastique. Ces facteurs ont eu un impact latent sur la conscience du monde qui nous entoure et ont, d’une manière ou d’une autre, édifié aussi un nouveau paradigme pour l’architecture, ou la question n’est plus l’enveloppe, la structure ou l’espace, mais bien des procédés qui permettent à ces trois facteurs d’exister en tant que tels. L’attention n’est plus au résultat, mais au processus de fabrication, et donc de conception, qui sous-entend l’intégration d’autres décisions à prendre en amont. La beauté, dans ce cas de figure, n’est plus un but à atteindre, mais bien le résultat d’un processus non décisionnel auquel nous participons.

Pouvez-vous présenter un projet emblématique de votre agence ?

La commande d’un restaurant universitaire à Cergy-Pontoise est intervenue à un moment clé de l’évolution de l’agence. Nous avions déjà éprouvé notre pratique depuis plus de six ans sur des opérations de réhabilitation et d’extension d’équipements, toujours dans un cadre économique tendu. C’était notre première commande plus importante qui, de même qu’elle nous offrait une nouvelle aisance de travail, nous interrogeait aussi sur notre capacité à apporter une réponse adaptée à cette commande, à la fois plus vaste et très ciblée : la restructuration lourde de 800 m2 de cuisines et d’une salle de restauration, une extension pour l’ajout d’une offre de restauration rapide. Un planning extrêmement serré, un déjà-la très prégnant et notre expérience nous ont amenés très vite à faire le choix de prendre le moins de décisions possible. Cette économie dans la conception, que nous pratiquions déjà dans nos précédents projets, s’est imposée comme une méthodologie fertile nous permettant rapidement de cristalliser nos intentions autour des véritables problématiques que pose le projet, et sans démagogie. Comment la restructuration du restaurant universitaire peut-elle permettre à cet équipement central de la vie étudiante et tertiaire du campus de trouver un nouveau rayonnement ? Comment mettre en valeur les caractéristiques intrinsèques du bâtiment d’origine avec un programme dense et technique ? Comment adosser ou superposer un nouvel ouvrage sur le bâtiment initial de la manière la plus économe possible, aussi bien techniquement qu’en matière de cout ?
Notre travail d’enquête, préalable à tout projet chez Graal, nous avait permis d’identifier les premières matières à projet. Un bâtiment « socle », disparaissant dans la topographie et en manque de visibilité, conférait au restaurant un statut d’ouvrage en attente et presque obsolète. Le second œuvre desservait totalement l’usage des volumes en rez-de-jardin et notamment l’espace de la salle de restaurant sombre et écrasante. Les accès n’étaient pas intégrés au fonctionnement du site qui est aujourd’hui devenu un espace public d’envergure ou le bâtiment est implanté stratégiquement. Par ailleurs, nous avions affaire a un bâtiment d’origine assez qualitatif avec une enveloppe durable en béton désactivé préfabriquée, un système constructif tramé et flexible et des dispositifs d’usages intéressants. C’est à travers la fabrication de bas-reliefs que nous avons défini et matérialisé l’intention du projet : positionner délicatement sur le socle existant un pavillon ordinaire, mais sophistiqué dans sa réalisation pour concrétiser le lien étroit entre le restaurant universitaire et le parc permettant ainsi d’affirmer sa présence dans le territoire de la préfecture de Cergy. De taille modeste, cet espace de restauration rapide se compose de voiles en bois massif multi-plis permettant de se positionner habilement sur l’existant fragile. Ces quatre portiques en bois s’élancent vers le parc pour prolonger la couverture constituée d’une tôle ondulée en acier inoxydable supportée par une charpente en acier galvanisé. A l’échelle urbaine proche et lointaine, ce toit rend lisible et manifeste l’équipement depuis l’avenue du Parc et le parc François-Mitterrand qui s’impose alors comme un dispositif signal.

Europe, nouvelle génération, L'Architecture d'Aujourd'hui, n°447, février mars 2022, p86

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